Une après-midi avec Laurent Tippy Alfred

June 19, 2015

Les îles Vierges américaines, c’est trois petits paradis caribéens. Celle que je choisis, sous les conseils du copain Prince Keman, c’est Sainte-Croix, réputée pour être la pierre angulaire de ce reggae roots si reconnaissable des Iles Vierges (qu’on appellera VI). Sainte-Croix, c’est 60 000 habitants (moins qu’à Levallois-Perret !), des plages paradisiaques, deux « grandes » villes que l’on fait à pied, peu de gens dans les rues et quelques maisons abandonnées ça et là, rapport à l’usine qui a récemment fermé. Il y a une ambiance très particulière sur cette île, c’est à la fois très calme, paisible et beau, dépeuplé, un peu bordélique parfois, avec des poulets qui se baladent partout en liberté. Tu as un peu l’impression d’être au bout (du bout) du monde, dans une île qui réussit le grand écart d’être à la fois caribéenne et américaine.

 

 

Sur les conseils de monsieur, je rencontre à Christiansted Laurent Tippy Alfred, producteur de nombreuses pépites étiquetées VI : Zion de Dezarie, Same Boat We de Midnite ou Virgin Island Nice de Pressure pour ne citer qu’elles..

 

Tippy, c’est la version masculine des Iles Vierges de notre Japonaise Olfa. Cet homme a tout fait ! Métisse haïtien (d’où le prénom qui fleure bon chez nous) et américain, il a grandi dans ce minuscule paradis. Il a étudié le droit aux Etats-Unis (mais pas à Saint-Denis, comme toi et moi, non, non à Harvard et à Yale). Il a participé aux Jeux Olympiques de Barcelone où il représentait les Iles Vierges en tant que nageur. Moi j’aurais sûrement été contente de moi à ce moment là, mais pour Tippy, ça n’était que que le début ! Après quelques années d’enseignement (non, pas à Saint-Denis, comme toi et moi, mais à Columbia, voilà…), il décide de se mettre à la musique en autodidacte, rentre aux Iles Vierges pendant que ses premières productions prennent de l’ampleur.

 

 

J’ai demandé à Tippy comment il avait appris la musique seul, il m’a dit « rho c’est pas compliqué, et aujourd’hui avec YouTube ce serait encore plus simple... ». Tippy est donc ce genre de personne. Musicalement, il jongle avec trois structures : la sienne depuis le début, I-Grade Records (qu’il a co-fondé avec Kenyatta Itola), SoundPonics (celle qu’il a avec Padraic Coursey), et Zion I Kings (celle avec David Goldfine de Zion High de et Andrew 'Moon' Bain de Lustre Kings). Il est ingénieur du son, il crée des riddims, il écrit des lyrics, il mixe et masterise. Il est le pianiste de deux backing-bands des Iles Vierges, il backe notamment Pressure ou Ziggi Reccado. Il a co-produit un son du « Grammysé » Reincarnated de Snoop « Dogg » Lion ainsi que des tunes pour Dead Prez, Jay-Z ou Talib Kweli... Il a sa propre structure dub : I-grade Dub avec laquelle il se produit en live, aux renommées Dub in the Rain Forest et sa petite sœur Dub in the Fish Market... Tippy est ouvert et s’intéresse à tous les types de musique même si le reggae est la musique la plus en adéquation avec ses convictions et qu’il préfère musicalement. Il parle de Vaughn Benjamin, le chanteur de Midnite avec qui il collabore depuis 15 ans comme d’un génie. Les textes de Midnite sont connus pour être d’une qualité et d’une profondeur rare, et Tippy pense qu’on les étudiera dans les années à venir. Tippy est quelqu’un qui malgré son background intellectuel conséquent parle simplement et sans fioriture. Il puise son inspiration dans des choses aussi terre à terre qu’essentielle : un sourire, Haile Selassie, la nature (bon c’est sûr que quand on vit aux Iles Vierges ça aide ;-p). Tippy pense d’ailleurs que les Iles Vierges sont des îles particulières et mystiques, qui ont vu naître beaucoup de talent et de créativité. Il y est très attaché et ne se voit pas vivre ailleurs.

 

Tippy a été élevé dans la religion catholique mais a choisi rastafari à 19 ans. Il pratique cette philosophie sans pression ni prosélytisme. Il pense qu’on naît tous sous une étoile, une couleur, une langue, une culture différente et qu’il n’y a ni vérité ni religion universelle. Aux Iles Vierges, la communauté rasta est importante et ce depuis les origines du mouvement en Jamaïque, ce qui explique peut être cette prépondérance du reggae roots en terme de production (même si les habitants des Iles Vierges aiment aussi la soca et le dancehall, et qu’Alkaline est venu y jouer il y a peu). En discutant rastafari avec Tippy, j’ai entendu un contre-argument plutôt valable concernant Haile Selassie, dont les détracteurs aiment à rappeler qu’il a également été un dirigeant sanguinaire. Tippy argue que tout homme de pouvoir a eu du sang sur les mains à partir du moment où une guerre était en jeu. En 1936 aux Nations Unies, Haile Selassie avait demandé de l’aide à la communauté internationale face à la menace mussolinienne, prédisant une guerre mondiale imminente si rien ne changeait. On connaît la suite...

 

 

 

Le reste de son temps (où le trouve-t-il donc ?), Tippy est propriétaire d’un shop reggae à Christiansted appellé Riddims, où il vend de la musique, des vêtements, des livres, des produits de beautés naturels. Dans la logique rasta « mon corps est mon temple », il fabrique également des compléments alimentaires biologiques à base de Moringa, une plante aux vertus magiques.

 

Ah, et vous vous souvenez que Tippy est à la base diplômé en droit ? Du coup, il essaie de faire ce qu’il peut de ce côté là aussi : il conseille Terrence Positive Nelson, un politicien local. Il a ainsi contribué à un projet de loi pour la dépénalisation du cannabis médical (il ne comprend pas comment on peut interdire une plante et dit qu’il serait bon que les dirigeants assument le fait que le cannabis fait à proprement parler partie de la culture caribéenne). En lobbyiste de causes justes (oui, ca existe !), Tippy participe également à un projet de loi qui va aider l’industrie culturelle des VI.

 

 

 

En plus Tippy doit mesurer plus d’1m90, a une voix grave et un sourire scotché plein de dents à l’américaine. Bref, il en impose. Mais comme tous les gens aux épaules larges comme les siennes que j’ai croisés, Tippy est sympathique et humble. Nous avons eu l’occasion d’avoir une discussion sans carcan et très ouverte à propos de la vie et tout ce qui en suit. Puis il m’a laissée le prendre en photo dans son boulot et je suis repartie de là un peu complexée face à mon pâle parcours mais aussi motivée à bloc par ce Monsieur qui arrive sans arme ni haine ni violence mais avec une bonté affichée et une énergie impressionnante à faire ce qu’il aime de la bonne façon !

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