Catchafire Tour ou les coulisses d'une tournée reggae

January 8, 2016

Cette année, la Fée « Kiffe Ta Vie Et Vois De La Route »  s’est dit que j’avais droit à double dose supplément cacahuètes. Après cinq mois et demi de tour du monde, j’ai donc eu la chance de repartir loin et longtemps. Je suis photographe pour le groupe Morgan Heritage depuis 2011. Je les filme et les photographie en tournée pour leurs archives personnelles. En septembre 2015 aux Etats Unis, ils  partageaient l’affiche avec d’autres grands noms du reggae pour la tournée Catch A Fire : Tarrus Riley, Stephen Marley, Damian Marley et la jeune génération Black Am I, Jemere Morgan, Jo Mersa Marley et Skip Marley. Une affiche historique réunie par la famille Marley, dans la lignée de la Welcome To Jamrock Cruise et son line up imbattable. J’étais de la partie :-).

 

 

Le Catch A Fire tour, ça a été 20 dates en un mois (soit 5 par semaine si comme moi tu as fait Maths Sup/Maths Spé spécialité physique quantique :-p), 20422 kilomètres de la côte Est à la côte Ouest, 8 Tour Bus (un pour Morgan Heritage, un pour Tarrus Riley, un pour les musiciens de Stephen Marley, un pour Stephen Marley, un pour les musiciens de Damian Marley, un pour Damian Marley, un pour Cedella Marley),  une soixantaine de personnes sur la tournée (les artistes, les musiciens et choristes, le "Tour Manager" de chaque artiste, les roadies, les ingés son et lumière, les cuisiniers, les gardes du corps…et la photographe ;-)),  il me faudrait donc trois tomes pour tout vous raconter !

 

 

 

 

Nesta Garrick, ingénieur lumière et graphiste de Damian Marley

 

Sur cette tournée, on a fait en moyenne 680 kilomètres par jour. Autant vous dire qu’à un moment on ne se souvient plus trop où on est ni quel jour on est.. Il paraît donc que nous sommes passé par New York, Philadelphie, Kansas City, Minneapolis, Chicago, Denver, Las Vegas, Santa Barbara, San Francisco, Los Angeles.. Je m’en souviens ! Vaguement. ;-p En tournée, tu n’as pas le temps de grand'chose : le temps d’arriver, de décharger la remorque pleine d’instruments et de merchandising, de prendre ton tour à la douche, de faire les balances, de manger, il est déjà l’heure d’une interview ou du concert, puis du moment avec les fans…et…on remballe !

 

 Partie de basket pour tuer le temps..

 

 

Une tournée, sur le papier, c’est sexy : des beaux artistes bien coiffés voyagent de scènes à paillettes en interviews lumineuses, se reposant ça et là dans des 5 étoiles NN avec piscine... De loin et souvent, ça y ressemble ! Sauf quand, comme sur le Catch A Fire tour, on n'a pas de chambre d’hôtel...  Alors le Tour Bus devient vraiment ta maison ! Dans le nôtre, on était quinze (Morgan Heritage sans Una, la sœur de la famille, qui a du être hospitalisée au début du tour, les musiciens, le staff, et bibi, devenue la seule fille du bus par la force des choses). Vivre plus d’un mois avec 15 hommes, de 18 à 55 ans, dans un bus de 20 m2, la plupart du temps mouvant, c’est en soi une expérience :-).

 

Glenn Browne , le bassiste de Tarrus Riley, et Shane Brown, ingénieur du son et producteur de Jukeboxx

 

  Gramps Morgan, roi du barbecue goûtu entre deux Tour Bus

 

Sheldon Palmer, le saxophoniste de Morgan Heritage et Riff Raff, le clavier de Stephen Marley, jouent aux dominos

 

L’intimité, tu l’oublies : la partie chambre du bus, c’est 12 couchettes dans 4m2, empilés par 3 (à moi le « penthouse », la couchette la plus haute à laquelle on accède en montant sur celle d’en dessous, dans laquelle on ne tient pas assis). En plus de la partie chambre, il y a un salon derrière, réservé à la famille, dans lequel se tiennent les réunions de travail. A l’avant, une mini-toilette et un mini-évier qui n’ont jamais d'eau quand tu en as besoin (parce qu’il faut les remplir manuellement), un espace cuisine avec un frigo, un micro-ondes, une bouilloire, un rice-cooker et des placards, un salon avec 3 banquettes et un écran géant et home cinéma allumé 80 pour 100 du temps, pour regarder des films, jouer à la console, répéter les prochains shows et écouter du gros son...

 

La propriété, tu l’oublies aussi ! Tu as beau recouvrir tes précieux M&Ms au beurre de cacahuètes de précautions incendiaires du type « nuh fuck with that bumboclaaaaat », les cacher sous ton oreiller-appareil-petite culotte qui sèche (oui ta couchette est minuscule et c’est ton seul espace perso : c’est le bordel), tu ne les retrouveras pas, ou mangés au trois quarts.  La propreté, il ne vaut mieux pas trop être à califourchon dessus. Dans le bus, pas de douche, alors les jours de concert, tu te douches à la salle. Hop hop hop, tout le monde en rang d’oignon en pyjama chaque matin avec son savon et sa brosse à dents, ca crée des liens. Les jours off, sans concert, tu as une "shower room", une chambre pour 7 personnes, qui, comme son nom l’indique, te permet d’aller te doucher à tour de rôle. Des fois, dans les salles, il n’y a pas de douches, donc tu passes trois jours sans te doucher, mais pas sans travailler ;-). Quand l’intimité et la solitude t’appellent, à toi d’être créatif pour les trouver, ce qui peut être finalement assez stimulant :-). Parfois, quand on est en tournée, on ne rêve que d’une chose, c’est du confort douillet de son chez soi. Puis quand on le retrouve, on trouve ca presque trop facile... :-p

 

Jemere Morgan se prépare pour le show

 

Il y a cet équilibre étrange à trouver en tournée : oui on vit ensemble, mais on travaille aussi ensemble. Donc c’est pas parce qu’on se croise le matin l’haleine pas fraîche et l’œil mi-clos que l’on ne doit pas ensuite travailler côte à côte dans des conditions chaque jour différentes. Pour cette tournée, j’étais entourée de vieux loups de la scène reggae, que ce soit en terme d’artistes, de musiciens ou d’équipe technique. Moi j’étais la Petite Nouvelle. Ce qui, comme chaque situation a ses avantages, et ses inconvénients :-). En tant que reggae-addict, être au milieu de ces montagnes de musique, de petites et de grandes histoires a été une expérience passionnante. Où, comme partout, il y a de la passion, de l’amour, de la fraternité, mais aussi de la rivalité, de la jalousie, et beaucoup de politique. La majorité des musiciens présents ont étudié et/ou enseigné à Edna Manley College of Perfoming and Visual Arts,  pour un "Bachelor" en 4 ans. Ils se sont connus à l’adolescence et étaient parfois colocataires, ce qui explique le côté grande famille, les tensions et les affinités, les parties de foot endiablées sur le parking ou sur la PS4. C’était un kiff d’apprendre à rouler le meilleur spliff de la terre selon Squidly, un batteur personnage plein d’histoires sur ce milieu, qui a travaillé avec Bob Marley, Jimmy Cliff, Ziggy Marley, Joss Stone, Mutabaruka, Stephen Marley, Lauryn Hill, Amy Winehouse, Damian Marley... pour vous donner une idée de l’ampleur de son répertoire ; de discuter avec un vieux surfer californien qui adorait la liberté et les voyages qu'impliquait son boulot au merchandising pour Damian Marley, de regarder la jeune géneration Marley-Morgan se taper des barres et se raconter des histoires exactement comme le font leur tontons, d’entendre ces voix merveilleuses freestyler et chanter à tout va…

 

Damian Marley

 

Tarrus Riley

 

Stephen Marley

 

Peetah Morgan

 

Observer ces artistes et le comportement des gens à leur égard a été un autre étonnement. Il y a, j'imagine, quelque chose de difficile à vivre pour eux : plus tu es sous les projecteurs et sur un piédestal, plus tu t‘éloignes des gens. Les gens se comportent avec les artistes comme avec des marchandises. Ils viennent, la plupart du temps pour une photo, se collent deux secondes et s’en vont sans même un regard pour eux. Pourtant quand ils les approchent, c’est avec déférence. En dehors de leur famille et amis proches, les artistes sont finalement relativement seuls dans leur tour d’ivoire, parce que les rapports humains sont obligatoirement biaisés par l'éclat professionnel qu’ils dégagent (ce qui n’empêche qu’ils sont bien entendu des hommes comme les autres...).

 

 

De g à dr : Mojo Morgan, Dean Fraser, Peetah Morgan, Jimmy Riley (qui nous a quitté depuis), Gramps Morgan, Pretty le manager des Marley et Leon Robinson, aka Denice dans Rasta Rocket ;-)

 

Gramps Morgan durant les balances à Santa Barbara

 

La vie de tournée pour les artistes est à la fois dure et addictive. Loin de leur famille et de leur quotidien, entourés de gens à leur écoute, dans des villes chaque jour différentes, ils sont souvent malgré eux coupés du quotidien. Ils passent de longs moments d’attente, de voyage et de solitude dans de grandes chambres d'hôtel désincarnées. Quand ils sont sur scène, ils reçoivent une énergie positive et massive de la part du public, une expérience rare totalement grisante et addictive. La vie en communauté est sur le même rythme, intense et intime. Je pense qu’il est finalement compliqué de se passer de la vie de tournée même si il y a des moments où on peut en arriver à la détester vraiment !

 

Jo Mersa Marley en pleine discussion avec les cousins Jemere et Justice Morgan à Las Vegas

 

Black Am I, Jo Mersa Marley, Squidly Cole et Simmo Simpson jouent aux dominos pendant un barbecue à San Diego

 

Christopher Meredith, cuivre de Stephen Marley, prend une vibe pendant le show de Damian Marley à San Francisco

 

Discussion intergénerationnelle Marley/Morgan

 

Sean Diedrick, clavier de Damian Marley, Riff Raff et Ranoy Gordon guitariste de Stephen et Damian Marley, prennent une vibe avant le show - San Diego

 

Les inséparables : Jo Mersa Marley et Jemere Morgan

 

Jemere Morgan, Kino Newby le bassiste de Morgan Heritage et Sheldon Palmer font les idiots sur une énième aire d'autoroute

 

La foule de Vienna

 

Et puis il y a les moments de grâce, les freestyle à quinze dans le bus à 3h du matin pour évacuer les tensions de la veille, les parties de dominos, de basket et de foot, les barbecues face à la mer, les discussions sur le meilleur de la musique, le reggae revival, Buju Banton, la façon dont tu prépares ton saumon au barbecue, les razzias munchies chez Wallmart à 3h du matin avant quinze heures de route, la weed que l'on t'offre un peu partout, les fous rires parfois sur scène qu’il faut contrôler, les levers de soleil à l’avant du Tour Bus sous sa couette entre deux canyons, les couloirs immenses d’hôtels, les running gags, les petits déj's dans les stations-service, les amitiés dans 3m2, le son écouté sur la route la nuit, les douches des 5 étoiles, les anniversaires arrosés à la sangria, le plaisir de faire partie d’une équipe musicale, la musique, partout, tout le temps, omniprésente et nécessaire, et quelle musique ! De la putain de bonne musique par des gens qui l’aiment et lui ont dédié leurs vies, jouée dans de magnifiques salles souvent en plein air, parfois devant la mer, parfois sur des toits-piscine où dans des petits bars de motards..

 

 

Coucher de soleil sur la baie de San Francisco

 

C'est naturellement la même histoire que je raconte dans le clip que j'ai réalisé pour Morgan Heritage sur cette tournée, Wanna be loved, en featuring avec Eric Rachmany, que vous pouvez regarder ici.

 

 

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by Emmylou Mai.