Sherkhan, Français de Kingston (et vice versa)

July 5, 2015

Comment passer un moment à Kingston sans vous parler de Sherkhan ? Né en France, il a commencé la musique en même temps que des études de dessin. D’abord le rock avec un groupe de potes de Bretagne, puis le groupe de reggae Zébra Expérience où Sherkhan, déjà original, scratche, joue de la guitare et de la basse. Bien organisé, le groupe s’achète un camion et du matos et tourne beaucoup ! Après quelques années de succès, le groupe split... Il décide alors de s’équiper de son premier studio portable : un des premiers mac portable (avec 6 gigas de disque dur !), un séquenceur et un micro, et part au Maroc. Il y réalise « Nuits Émeraudes, un hiver au Maroc », un carnet de voyage musical plein d’influence : du gnawa, du rai, du rap posé sur ses instrus, au fil des rencontres. Fort de ce succès d’estime, Sherkhan veut réitérer l’essai en partant en Jamaïque avec le projet « When Hip Hop comes back to its Jamaican roots ». Le projet n’a pas encore eu lieu, mais Sherkhan n’a depuis pas quitté la Jamaïque. C’était il y a 10 ans. Depuis, il a monté son label (en écho à son nom : Tiger Records) et son studio en dur dans sa maison de Papine qu’il partage avec sa femme, la chanteuse jamaïcaine Diana Rutherford et leur fille. Le studio a vu passer Sizzla, Tanya Stephens, Perfect, Bazil ou encore Norris Man..

 

 

Sherkhan dans un restaurant i-tal près d'Halfway Tree

 

Sherkhan est comme beaucoup de ces gens talentueux que je rencontre : il est doué dans beaucoup de domaine. Il produit de la musique, il enregistre de la musique, il joue de la musique, il a écrit un livre (Kingston Fever, disponible ici), il dessine, réalise des clips (avec sa boîte de Prod Raatid and Magic Films), des documentaires (la très bonne série de documentaires courts Just Humans) et fait également du graphisme. Il m’a expliqué trouver dans toutes ces activités des émotions diverses : travailler en autarcie dans son studio avec des moments de grâce au contact de chanteurs, découvrir l’entourage d’un artiste et ses lieux de prédilection lors du tournage d’un clip, prendre une hauteur introspective dans le travail manuel et délassant du dessin. Il y a une énergie créatrice en Jamaïque qui plait à Sherkhan, une émulation musicale qui lui permet de rester toujours en mouvement. Et ce que l’on comprend au contact de gens vraiment talentueux, c’est que le talent, c’est avant tout du travail ! Flemmard (ce que je suis un peu :-)), n’espérez pas devenir une pointure si vous ne bossez pas votre passion 10 heures par jour !

 

 

La Jamaïque c’est un peu le Far West. Rues sales, routes déglinguées, voitures en bout de courses et attitudes cavalières. La « screw face », bouche pincée et sourcil haut, c’est la base pour tout le monde, une façon d’imposer le respect. Quand on vient d’un pays policé, ça peut faire un peu flipper. Si par contre tu arrives à dépasser cette entrée en matière obligatoire, à toi le kiffe ! On va te saluer, te bénir à coup de « bless », t’offrir un bon i-tal, une chaise pour chiller dans le yard et te raconter les dernières blagues qui tournent. Sherkhan, dans ce far west, c’est Lucky Luke. Il a trouvé ce qui pourrait être la devise officieuse de la Jamaïque (bien que l’officielle « Out of Many, One People » est plutôt bien aussi ;-)) : « En Jamaïque tu peux tout faire, mais fais le avec style ». Du style et du panache, il n’en manque pas. En ce moment, Sherkhan ressemble à un cinéaste de la Nouvelle Vague qui aurait croisé un voyou d’Audiard : jeans, tee-shirt, moustache, béret, zizi repetto et moto qui pétarade. Un titi parisien old school qui parlerait un patwa parfait et qui ne se déparerais jamais de son flegme légendaire et de ses mille et une histoires sur la vie jamaïcaine  (qu’il aime pour sa liberté façon années 70), ce qui lui a valu le surnom de « Papi Sherkhan ». Papi Sherkhan c’est un peu mon père Castor de la vie made in Kingston, et depuis quelques années que je le croise, c’est toujours un plaisir de l’écouter raconter avec son humilité et sa tchatche qui ne manque aucune vanne les chroniques ordinaires d’un gringo à Papine. Car il est comme on l’a compris plutôt couillu, et vit dans un quartier chaud où il ne doit pas avoir beaucoup de blancs au km². Au delà de son culot, je vois surtout en lui une humanité et une simplicité qui lui permet de s’intégrer avec le sourire et la blague qui tue dans un pays difficile.

 

 

 

Sherkhan a de nombreux projets sur le feu. Avec sa femme Diana Rutherford, ils réalisent leur deuxième album ensemble. Alors que le premier était orienté reggae léché et digital, celui là sera soul à l’ancienne enregistré en analogique en live en une seule prise avec un seul micro. Ne jamais faire les choses à moitié pourrait être la seconde devise de Sherkhan ;-) . Il a réalisé un film sur la l’histoire de cet album avec les répétitions, des interviews et l’enregistrement final. Pourquoi un changement si radical de ligne artistique ? Parce que le live ça sonne vrai : ce que tu perds un peu dans le son, tu le gagnes en vibe ! Il prépare également une fiction courte. Le pitch : comment se produit une chanson de A à Z aujourd’hui en Jamaïque, une sorte de Rockers moderne avec Exile di Brave. Sherkhan sera bien entendu également aux manettes de la B.O. Il a un dernier projet pour le moment secret dont j’ai vu un teaser et qui vend totalement du rêve ! Pour suivre la vie de cet attachant exilé jamaïcain, ça se passe par là !

 

Quand Sherkhan fait des blagues, moi je suis bon public ;-p ( Merci à Dj Keshkoon pour la photo :-))

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